The Fort Worth Press - Espoirs et ressentiments: comment la vague migratoire a changé l'Allemagne

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Espoirs et ressentiments: comment la vague migratoire a changé l'Allemagne
Espoirs et ressentiments: comment la vague migratoire a changé l'Allemagne / Photo: © AFP

Espoirs et ressentiments: comment la vague migratoire a changé l'Allemagne

Sur la Sonnenallee, des hommes discutent devant des bars à chicha, des femmes en hijab promènent des poussettes devant des pâtisseries arabes: à Berlin, le quartier de Neukölln est devenu le symbole d'une Allemagne qui a radicalement changé en dix ans.

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Beaucoup sont arrivés lors de la vague migratoire de 2015, quand environ un million de personnes parties de Syrie, d'Afghanistan ou d'Irak ont été accueillies en quelques mois dans le pays.

Pour les progressistes, Neukölln est le vibrant emblème d'une Allemagne moderne et multiculturelle qui a tiré les leçons de son sombre passé nazi.

Le barbier Moustafa Mohmmad, 26 ans, apprécie la Sonnenallee, cette "sorte de rue arabe" où il peut goûter les réputées sucreries de Damas ou les brochettes d'Alep, sa ville natale dont il a fui les ruines.

Mais pour les plus conservateurs, c'est le symbole d'une intégration ratée et d'un changement brutal qui a divisé le pays et contribué à l'essor fulgurant du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), désormais sa deuxième force politique.

"Wir schaffen das", "Nous y arriverons". Le 31 août marquera les dix ans de la célèbre sortie d'Angela Merkel, au moment où des colonnes d'exilés traversaient à pied les Balkans en direction des pays européens les plus prospères.

Une réponse positive à la plus grande vague de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale, provoquée notamment par les conflits en Syrie et en Afghanistan.

Quatre jours plus tard, la chancelière d'alors décide de maintenir ouverte la frontière avec l'Autriche, permettant l'entrée d'environ un million d'entre eux.

Des foules d'Allemands accueillent les nouveaux arrivants à la gare de Munich avec bouteilles d'eau et ours en peluche. Mais l'élan de compassion ne va pas durer.

"Aucune phrase ne m'a été renvoyée avec autant de virulence", écrira plus tard Angela Merkel. "Aucune phrase n'a été aussi polarisante."

- Virage migratoire -

Une décennie plus tard, l'Allemagne a bel et bien changé.

Si certains soulignent les effets positifs de la mixité, les réussites personnelles de migrants ou l'apport indispensable de la main d’œuvre étrangère pour compenser le vieillissement démographique, de nombreuses collectivités ont dit avoir atteint leurs limites d'accueil, que ce soit en termes de services publics ou de logements.

La politique migratoire du gouvernement actuel n'a plus rien à voir.

Depuis son arrivée au pouvoir en mai, le nouveau chancelier Friedrich Merz, pourtant issu du même parti chrétien-démocrate qu'Angela Merkel, la CDU, a durci les contrôles aux frontières ainsi que les règles du regroupement familial et des naturalisations, et renvoyé des criminels afghans dans leur pays, pourtant dirigé par les talibans.

Pour le leader conservateur, maintenir une ligne dure sur l'immigration est le seul moyen d'enrayer la progression de l'AfD, boostée ces derniers mois par des attaques au couteau et à la voiture-bélier impliquant des migrants.

Friedrich Merz, à qui l'on demandait si le pays y "était arrivé", a récemment répondu: "Manifestement pas."

Il est conforté, selon un sondage de l'institut Civey pour Welt-TV publié vendredi, par 71% des Allemands qui considèrent l'affirmation de l'ex-chancelière comme incorrecte dix ans plus tard.

"L'Allemagne est un pays d'immigration, mais nous devons mieux la contrôler et mieux intégrer les personnes," a jugé Friedrich Merz.

- Une vie de "défis" -

Véritable obsession nationale, cette "intégration réussie" a pour précédents historiques les "travailleurs invités" d'Italie, de Grèce et de Turquie dans les années 1950.

La Syrienne Malakeh Jazmati, 38 ans, coche la plupart des cases.

Arrivée à Berlin en 2015, elle a rapidement lancé une entreprise de restauration avec son mari. Deux ans plus tard, elle fournissait une réception d'Angela Merkel. En 2018, elle ouvrait un restaurant à son nom, désormais l'une des adresses syriennes les plus en vogue de la capitale.

"Les Allemands sont ouverts pour essayer quelque chose de nouveau", dit-elle en préparant du batata harra, une entrée à base de pommes de terre parsemée de graines de grenade.

"Ce n'est pas facile de vivre loin de son pays natal", poursuit-elle. C'est une existence "pleine de défis... mais aussi de bonheur".

Ses tentatives pour apprendre la langue ont été ralenties par sa charge de travail et le fait que l'anglais soit une langue véhiculaire à Berlin.

Mais pour la cheffe, être intégrée cela signifie "se sentir incluse dans la société: j'ai des amis allemands. Je paie mes impôts. J'essaie de parler allemand. Et j'essaie aussi beaucoup de plats allemands", dit-elle dans un sourire.

- Relier les cultures -

L'Allemagne compte désormais plus de 25 millions d'habitants avec un "passé migratoire", c'est-à-dire nés ou dont les parents sont nés à l'étranger, soit environ 30% de la population. Dont plus d'un million d'origine syrienne, une communauté marginale avant 2015.

Des mots arabes comme "yalla" (dépêche-toi) ou "habibi" (mon amour) ont intégré le vocabulaire courant. En particulier parmi les jeunes, qui pour certains utilisent aussi le terme "talahon" qu'on pourrait traduire par "racaille".

Dans les établissements scolaires, les cours d'arabe se sont multipliés. Du rap au théâtre, une culture orientale contemporaine a trouvé en Allemagne un terrain pour s'épanouir.

Pour une performance de danse du ventre dans le quartier berlinois branché de Kreuzberg, l'artiste The Darvish a choisi une jupe à pompons dorés et un fez rouge.

Arrivé lui aussi il y a une décennie, ce Syrien, qui s'identifie comme non-binaire, veut relier, "avec cette danse traditionnelle, la culture arabe" et "la culture queer". Devenu une figure de la communauté LGBT berlinoise, il s'est notamment produit au musée de Pergame, un des plus visités de Berlin.

Au sein des quelque 2.500 mosquées du pays, jusque-là essentiellement fréquentées par des Turcs, les communautés se sont diversifiées comme à Parchim, entre Berlin et Hambourg (nord-est), note l'imam syrien Anas Abou Laban, 30 ans.

Dans la mosquée de cette petite ville, l'étude du Coran se fait maintenant soit en arabe soit en allemand car certains jeunes "comprennent mieux l'allemand" que la langue de leurs parents.

- Indispensables à l'économie -

Pour les adultes, l'intégration est passée par le travail. Pour la plupart des Syriens, cela consiste en un emploi peu rémunéré dans les secteurs en manque de main d’œuvre: transport, logistique, fabrication, alimentation et hôtellerie, santé, BTP...

Dans la petite ville de Burladingen (Wurtemberg, sud-ouest), le fabricant de vêtements Trigema a embauché près de 70 migrants, leur proposant cours d'allemand, hébergement et accompagnement administratif.

"Les Allemands ne postulent tout simplement plus pour ces postes", explique la cheffe d'entreprise Bonita Grupp.

Penché sur sa machine à coudre, Habash Mustafa, 29 ans, arrivé de Syrie en 2015 après avoir traversé la mer Egée et les Balkans, a obtenu sa citoyenneté allemande il y a quelques mois.

La première économie d'Europe aura plus que jamais besoin d'immigrés dans les années à venir selon l'Institut allemand d'études économiques (DIW), qui prévoit un déficit d'environ 768.000 travailleurs en 2028.

Les étrangers représentent déjà 15% des professionnels de santé, selon la fédération hospitalière DKG.

Lorsque des figures de la droite allemande ont appelé au renvoi des réfugiés syriens après la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, le secteur a défendu ses quelque 5.000 médecins syriens.

A l'hôpital de Quedlinbourg, au pied des montagnes du Harz (centre), 37 des 100 médecins sont étrangers. Sans eux, "nous ne pourrions plus fonctionner", dit le directeur Matthias Voth.

- Prestations sociales -

En 2022, près des deux tiers des réfugiés arrivés en 2015 avaient un emploi, selon l'Institut pour la recherche sur l'emploi (IAB). Mais avec 28% en 2024, leur taux de chômage reste quatre fois plus élevé que celui de la population totale.

Environ 44% des réfugiés perçoivent des prestations sociales, selon l'Agence fédérale pour l'emploi, ce qui a alimenté les ressentiments.

La plupart des droits sociaux sont à la charge des collectivités, qui se disent débordées.

Depuis le début de la vague migratoire, la ville au passé sidérurgique de Salzgitter (Basse-Saxe, nord) a vu arriver environ 10.000 personnes, l'équivalent d'un dixième de sa population.

Son maire Frank Klingebiel, du même bord politique qu'Angela Merkel, l'avait avertie que la pression sur les services publics "ne pouvait plus continuer ainsi".

Au plus fort de la crise, les arrivants syriens étaient surtout "des femmes avec des enfants ayant droit à des places en crèche", à l'école ou à des cours de langue, retrace-t-il.

Depuis, la ville a reçu des fonds qu'elle a utilisés notamment pour trois nouvelles crèches et deux écoles primaires. Mais aujourd'hui encore, avec "quatre écoles élémentaires dont la proportion d'élèves étrangers dépasse les 70%", les enseignants de Salzgitter font face à des défis "exorbitants", souligne le maire.

- "Désir de réussite" -

Le lycée Kurt-Körber de Hambourg (nord) a aussi été "mis à l'épreuve par la soudaineté" de la vague de réfugiés, se souvient son directeur Christian Lenz.

Ces enfants, dont les parents ont fui en Allemagne pour leur offrir un avenir, ont un "fort désir de réussite", constate Simon Groscurth, directeur de l'école Refik-Veseli de Berlin.

Arrivée sans parler un mot d'allemand, l'élève syrienne Hala, 16 ans, le parle maintenant même avec ses cousins et confie avoir "commencé à oublier un peu l'arabe".

Si les migrants de 2015 ont quitté les centres d'hébergement d'urgence, de nombreux camps subsistent pour les arrivées plus récentes, notamment d'Ukraine.

Environ 1.300 personnes vivent dans des hangars de l'ancien aéroport berlinois de Tempelhof, datant de l'époque nazie.

Chaque préfabriqué contient quatre lits, des casiers, une table, pour une superficie totale de 12 mètres carrés. Vivre dans une telle promiscuité n'est "pas digne d'un être humain", de l'aveu du directeur du centre, Robert Ziegler.

Le visage en sueur faute de climatisation, Faruk Polat, 34 ans, Kurde de Turquie qui vit ici depuis deux ans et demi, dit chercher un logement "presque tous les jours en ligne". En vain.

Même lorsque leur demande d'asile est acceptée, ce qui les oblige théoriquement à partir, les réfugiés doivent "rester ici plus longtemps" à cause d'un marché du logement "très tendu", explique Robert Ziegler.

- Essor de l'AfD -

Ces tensions provoquées par l'afflux de migrants sur l'offre de logements et les services publics font le miel de l'AfD, qui a obtenu un score historique de 20,8% aux élections législatives nationales de février. Et appelle désormais ouvertement à leur "remigration".

Dès début 2016, son essor a été favorisé par les agressions sexuelles dont 1.200 femmes ont été victimes lors de la nuit du Nouvel An, dont la moitié à Cologne, selon le rapport final de la police criminelle cité par plusieurs médias.

Les agresseurs avaient été pour la plupart décrits comme d'origine arabe ou nord-africaine.

Un an plus tard, un Tunisien fonce avec un camion sur un marché de Noël à Berlin, tuant 13 personnes, en blessant des dizaines d'autres.

Ces derniers mois, de nouvelles attaques au couteau ou à la voiture-bélier, impliquant des demandeurs d'asile, ont fait de l'immigration un sujet central de la dernière campagne législative.

L'AfD est particulièrement forte dans l'ex-RDA communiste où elle a remporté sa première élection régionale l'année dernière en Thuringe, cœur historique de l'Allemagne mais dont le PIB est un des moins élevés du pays.

Au marché d'Arnstadt, près de la capitale régionale Erfurt, Monika Wassermann estime que le pays a accueilli "trop d'immigrés".

"Beaucoup sont vraiment détestés parce qu'ils obtiennent tout ce dont ils ont besoin", tandis que les Allemands "doivent travailler dur pour cela", dit cette retraitée de 66 ans.

Le boucher Ronny Hupf, 42 ans, juge aussi "négativement" la vague migratoire car "le nombre de crimes violents a augmenté à cause des migrants", assure-t-il.

Notamment sur le marché, où il dit avoir été témoin d'agressions. "Il y a 15 ans, cela n'existait pas", affirme-t-il.

- Insécurité croissante -

Les actes de violence ont bien augmenté de 20% au cours de la dernière décennie, selon les statistiques de la police.

En 2024, environ 35% des suspects étaient des ressortissants étrangers, Syriens en tête, selon la police criminelle.

Cependant, l'idée que "nous faisons face à une situation d'urgence sans précédent et incomparable est une exagération", estime Frank Neubacher, professeur de criminologie à l'université de Cologne.

Les migrants sont surreprésentés parce qu'ils sont plus susceptibles d'être jeunes, de sexe masculin, habitant de grandes villes, autant de facteurs criminogènes, souligne-t-il. Ils ont aussi davantage de chances d'être arrêtés par la police.

Cette population est également la cible d'agressions: les actes de discrimination et de violences xénophobes ont bondi de près d'un tiers en un an pour atteindre environ 19.500 cas en 2024, selon la police criminelle.

Entrée de la mosquée de Parchim murée en 2016, Syrien qui retire sa candidature aux élections en raison des "menaces" en 2021... les exemples se sont multipliés depuis.

Symbole concret du tour de vis opéré depuis les années Merkel, les contrôles aux frontières instaurés fin 2023 par son successeur social-démocrate Olaf Scholz, puis renforcés par Friedrich Merz, ont contribué à la chute du nombre d'arrivées.

Au premier semestre 2025, elles ont encore reculé de près de 50%, selon l'Office fédéral des migrations et des réfugiés.

- Désamour -

Un durcissement de la politique migratoire anxiogène pour de nombreux immigrés.

Lors d'une manifestation devant le Bundestag cet été, Saeed Saeed, 25 ans, a dit se sentir "indésiré dans ce pays".

Lorsqu'il est arrivé en 2015, ce Syrien était plein d'optimisme sur son avenir en Allemagne. Mais depuis, "les choses se compliquent", regrette cet étudiant en informatique qui vit à Magdebourg, à l'ouest de Berlin.

Un migrant sur quatre envisage de quitter l'Allemagne, les plus susceptibles de partir étant les plus qualifiés, selon une étude de l'Institut pour la recherche sur l'emploi publiée en janvier.

Raisons du désamour: l'absence de la famille, la fiscalité élevée, la bureaucratie ou un sentiment d'exclusion lié à la politique ou la langue.

Depuis décembre et la chute de Bachar al-Assad, environ 4.000 Syriens d'Allemagne ont décidé de retourner au pays, selon des recherches du groupe audiovisuel public ARD.

La restauratrice Malakeh Jazmati s'est rendue à Damas dans la foulée mais exclut à ca stade tout retour définitif.

"J'ai deux enfants" qui grandissent en allemand et "ne connaissent rien de la Syrie", souligne-t-elle.

Mme Jazmati espère obtenir la citoyenneté allemande dès que son niveau d'allemand sera suffisant pour l'examen, à l'image de son mari qui l'a décrochée en 2024.

Et "même si je n'ai pas la citoyenneté allemande, je fais partie de ce pays", dit-elle.

L.Rodriguez--TFWP